samedi 12 janvier 2008
ON NE REDEVIENT PAS VIVANT
Par Sophie Rostain, samedi 12 janvier 2008 à 14:16 :: General
... Nous disions-nous l'autre mardi, vers dix heures, écoutant Not'Omniprésident causer. Le temps passe où l'on est malade, presque mort, le temps s'avance où l'on vit. Il n'est pas de temps où l'on revit. La seule personne qui s'y est risquée, jadis, en Galilée, ne nous a pas confié si la chose était sympathique.
Or donc, je ne suis pas en train de redevenir vivant, ce que voudraient dire les journaux quand ils parlent des rescapés d'un cancer. Je pousse mon petit wagonnet, au fond de la mine, certaines heures léger.
Il faudrait une science que nous ne possédons pas des arcanes de l'âme humaine, pour tuer à tout jamais cette idée idiote. Ou savoir en quelques lignes résumer les Confessions de Saint-Augustin. Ou savoir dire ce qu'est la Théorie des cordes (lire, si l'on a le temps, le dernier livre de Juan Carlos Somoza aux Éditions Actes Sud, pour ce frisson délicieux que provoque sa propre ignorance, pour l'ivresse fugace que donne l'illusion de comprendre un brin de physique).
Pourtant, c'est fou le nombre de gens qui vous regardent avec une bienveillance réelle, comme un rescapé. Ils ne le savent pas tout à fait, n'oseraient même pas l'imaginer, mais vous leur arrachez, un instant, un petit sourire d'admiration : comme elle s'est bien débrouillé, comme elle a été courageuse. Et, vrai, ils sont si naïfs, si jolis dans leur innocence, que l'on s'en voudrait de tuer leur rêve. En disant, par exemple, que c'est très facile d'être malade comme un chien pendant une chimiothérapie. Qu'il est à la portée du premier lâche venu de se laisser porter par la peur, la nausée, la fatigue. Que ne pas pleurer (j'ai bien du m'accorder une demi-journée de vague à l'âme, à l'annonce du diagnostic) est un jeu d'enfant, il suffit de brandir ses petits poings rageurs en se jurant que l'on ne tombera pas dans le panneau. Enfantin, comme le caprice de l'enfant en face du bassin du Luxembourg quand il décide que c'est le bateau à voile rouge qui gagnera.
Comme on est, malgré tout, poli et bien élevé, on ne cassera pas leur petite boîte à rêve.
Mais on ne s'excusera pas d'être irrémédiablement passé de l'autre côté des choses et des êtres. Il ne faut pas épiloguer sur ce petit saut que l'on a fait. Il ne faut rien en dire. Il faut juste, à sa façon, faire respecter cette position nouvelle. Nous sommes désormais localisés sous telle latitude et plus telle autre.
Ni plus vivant que le petit homme qui l'autre jour s'agitait devant son pupitre. Ni moins. Ni plus ridicule. Ni moins.
À part ça, et puisqu'il faut tenir sa maison en ordre, on laisse ici la liste des choses dont on ne sait pas quoi faire parce qu'on ne sait pas encore si elles sont importantes ou pas :
- les après-midis crapuleuses avec la personne de son choix qui a fini par lasser ;
- les découverts bancaires à répétition et la justesse de cette phrase happée dans la bouche d'un ancien conseiller de je ne sais plus qui : jadis, les pauvres avaient raison, aujourd'hui, ils ont tort ;
- (Mais peut-être ceci doit-il être rangé dans la même boîte que cela.)
- les rendez-vous chez le dentiste que l'on ne prend jamais ;
- les choses modernes que l'on serait supposé savoir et que l'on ne retiendra jamais ;
- l'expo de Fragonard que l'on va voir fissa avant fermeture définitive ;
- les idées bonnes, i.e. qui rapporteront ;
- les couverts en argent ;
- les fantômes. (Ah, ça c'est la grande idée : commercialiser enfin une boîte à fantômes !)
- les tee-shirts que l'on ne portera plus mais ;
- les réflexes de fille que l'on ne peut plus avoir ;
- les réflexes de cet être nouveau que l'on est devenu et qui n'ont pas encore de nom
- les bons pour une sucette à la nougatine sur le port que l'on avait, jadis, imprimé ;
- les palmes que l'on a empruntées et qu'il va falloir rendre
- les rendez-vous manqués avec la personne de son choix qui a fini par lasser ;
À part ça, la mer sera haute aux Minquiers à 21h51 (coef 81)
( à suivre )
Et nous annoncerons très vite la fermeture de ce blog. Quand il nous apparaîtra réellement judicieux de l'enterrer.